Le blog de l'actualité radicale de Pascal-Eric Lalmy

Mon ancien blog sera consacré à partir de la rentrée à l'actualité politique. J'ai désormais un nouveau site personnel http://lalmy.unblog.fr/

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Pascal-Eric Lalmy, conseiller municipal de Osny et président du PRG95, mes blogs illustrent la diversité de mes engagements.

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Lalmy 2008

mercredi, avril 26, 2006

Portrait d'Alain dans Telerama

Alain ou Alien ?

Alain, ce pédagogue admiré, penseur critique et stimulant de la IIIe République, nous parle-t-il d’un monde révolu ?

Faut-il réveiller Alain ? Une fois salué l’agrégé de philosophie, l’écrivain au jour le jour, l’auteur de tant de Propos (1) sur des sujets aussi divers que la politique, le bonheur ou la nature, que faire aujourd’hui d’Emile Chartier, alias Alain (1868-1951) ? Ce philosophe prolixe, ce moraliste pédagogue, ce professeur qui marqua de son empreinte tant de générations d’étudiants, de Simone Weil à Julien Gracq, peut-il encore aider à penser notre monde ou n’est-il qu’une référence prestigieuse d’une époque révolue ? A lire la très complète biographie que vient de lui consacrer Thierry Leterre, universitaire convaincu que la vision « alinienne » est encore féconde, on pourrait répondre par l’affirmative. Enthousiasme pourtant réfréné à la lecture de certaines lignes des Propos, ronronnantes comme les épanchements d’un « roman de soi » qui a du mal à passer les décennies. Actuel, Alain ? Plus vraiment, par bien des aspects. Mais qui a dit que la valeur d’un auteur, fût-il philosophe, devait se mesurer à l’aune d’une quelconque actualité ?

Alain apparaît bien aujourd’hui encore comme un penseur d’une prodigieuse énergie. Souvent courageux dans le domaine politique, qu’il aborde d’abord avec prudence. Car il s’inscrit dans la longue liste de ceux qui savent s’écarter de leur domaine de prédilection pour se mêler aux affaires de leur pays. Il participe dès l’aube du XXe siècle à des campagnes électorales, écrit dans les journaux, signe des pétitions, affirme que la morale « c’est bon pour les riches » et se revendique de gauche. C’est-à-dire radical de gauche : un positionnement politique qui, dans les années 10, défendait un programme social et économique qui ferait aujourd’hui passer les socialistes de la rue de Solferino pour de frileux centristes. Alain se place en effet résolument aux côtés de ceux qui vendent leur « force de travail », défendant les grévistes et les syndicalistes, réfutant les discours extrémistes de droite comme de gauche. Discrètement anticolonialiste et anticlérical, il appelle ainsi au « saucisson le vendredi », plus par conformité avec les idées de ses compagnons de route que par véritable haine de Dieu, lequel revient d’ailleurs souvent dans ses écrits comme un interlocuteur complice.

Grand commentateur de la vie politique de la IIIe République, Alain, pour être « engagé », ne fut pourtant jamais encarté. On le lui reprocha. Il s’en défendit, assumant le statut de celui qui cherche une continuelle parade aux passions politiques à ses yeux toujours dangereuses. Parade politique et manie littéraire. Il faut piocher ici ou là, au gré des thèmes envisagés, se confronter aux textes, s’habituer à la forme de ses Propos, courte, concise, répétitive, qui les rend inégalement intéressants, mais traduit une pensée en mouvement, attentive, parfois trépidante et toujours curieuse des choses de la nature comme de la politique. Ses détracteurs fulminaient contre ses « improvisations », ses « mouvements d’humeur », ses simples « feuilles volantes ». Le philosophe journaliste rétorquait qu’il préférait une sorte de dialogue continu avec ses lecteurs comme avec l’actualité, se refusant à une pensée fermée, « mise en cage », au profit d’une démarche qui accorde du temps à l’entendement et qui autorise des évolutions, voire des réfutations constructives. Ce professeur admiré par beaucoup de ses élèves, donnant autant de place à Homère qu’à Hegel, se flattait d’être un « mal pensant ».

Que reste-t-il alors de l’auteur des fameux Propos ? Un diariste taquinant l’ère du temps ? Une curiosité littéraire ? Pas seulement. Comme pour beaucoup de ses contemporains, la Première Guerre l’a conduit à s’opposer à toutes les idéologies, aux pensées qui ne naissent que des pensées et non du réel, aux systèmes politiques trop verrouillés, bref, à tout ce qui est susceptible d’enrégimenter et de discipliner les hommes et les convictions. Il balance toujours entre une forme de légalisme – l’ordre et l’obéissance à la loi sont indispensables – et une propension – il se dit « plus révolutionnaire que les révolutionnaires » – à surveiller la politique institutionnalisée.

La révolution s’est réduite, à ses yeux, à un « métier » qui a changé l’idée de révolution et assujetti les hommes. C’est la méfiance qui transparaît souvent dans ses Propos : à l’égard des élites, de l’arbitraire, voire de la députation républicaine, qui semble irrémédiablement tirer ses élus vers la droite. Dans les partis ou l’Etat, Alain voit des tyrans qui sommeillent. Son credo est l’obéissance nécessaire et la résistance indispensable, c’est-à-dire l’agencement subtil de l’ordre et de la liberté. Quant au « Peuple », fameux personnage de la philosophie politique de ces années-là, il a confiance en lui mais éprouve aussi une méfiance instinctive à l’égard de l’opinion publique.

Les dernières années de sa vie, Alain préside à la création du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA). Mais son antimilitarisme viscéral devient un pacifisme où, dans les années 30, se logent aussi renoncement à l’action et cécité devant le système nazi. La crainte de céder aux propagandes xénophobes l’entraîne ainsi à ne pas voir ce qui se met en place de l’autre côté du Rhin. Le « versant sombre » d’Alain, dans les années noires de l’Occupation qu’analyse Thierry Leterre avec minutie, voit le philosophe « flirter » avec l’antisémitisme. Fin de vie et d’activité intellectuelle peu reluisante, mais les errements d’un intellectuel sont toujours source de réflexion et l’itinéraire d’Alain est encore plein d’enseignements. Un philosophe qui reste en somme fort à propos.

Alain, Le premier intellectuel, de Thierry Leterre, éd. Stock, 590 p., 22,50 €

Gilles Heuré
(1) Propos, d’Alain, éd. Folio/Gallimard.

Télérama n° 2937 - 26 avril 2006

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